Les liaisons dangereuses ou l’invention du Soap Opera

image tv ancienne generation de soap opera

On me présenta « Les liaisons dangereuses » de Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803) comme un chef d’œuvre de la littérature française. Moi qui n’avais connu les venelles escarpées de la littérature qu’au travers San Antonio et Cavanna, je souhaitais en découvrir ses boulevards.

J’abordais la lecture avec cet esprit jovial. Mon enthousiasme allait vite tomber.

Ce roman est dit « épistolaire » (non, ce n’est pas un récit de guerre à l’air soft !). Il s’agit d’un récit constitué de correspondances entre ses protagonistes. Ce roman est un éloge à l’avènement de La Poste, excellence française, sauf quand elle sonne à ta porte pour te dire qu’elle se tire avec ton colis et que tu vas aller mourir pendant des heures dans une queue d’enfer un samedi matin pour le récupérer. Le rythme d’envoi et de réception de ces 175 correspondances est presque aussi rapide qu’entre un crush Tinder et la rupture qui s’en suit.

Les faits se déroulent au XVIIIe siècle. L’auteur n’a pas jugé bon de donner l’année exacte bien que ces lettres soient datées du jour et du mois.

La mention « Toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants ou ayant existé est purement fortuite. » n’existait pas encore, à l’époque, et ce cher Pierre ne voulait pas d’emmerdes. À cette période, balancer sur les gens de la haute pouvait facilement coûter sa fraise à quelqu’un.

Dans le bouquin, il est histoire de libertinage, de trahison et autres petits coups bas. L’histoire se déroule dans la haute société française, la noblesse. En ces temps, il était de bon ton d’organiser de joyeuses réunions dans les salons de grandes maisons pour se distraire un peu. Musique, danse et jeux se mariaient donnaient l’ambiance. C’était également le lieu où il fallait être pour être vu et exprimer son savoir et sa culture. Sans cette représentation, les nobles n’étaient rien. Ces réunions étaient souvent organisées par les femmes qui s’emmerdaient chez elles. Depuis « les femmes savantes », elles souhaitent avoir un égal accès à l’instruction. Et oui, ça fait trois siècles que ça dure.

Cette histoire avance deux protagonistes principaux : le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Des personnes vraiment vicieuses et malfaisantes. Elles se tirent la bourre pour savoir qui a la plus grosse. Quelques personnages secondaires, mais d’importance, agrémentent le récit. Elles sont les victimes des deux premiers : Cécile de Volanges, le chevalier Danceny, la présidente Tourvel.

Dès les premières lettres, on remarque immédiatement un parallèle flagrant avec les plus grands feuilletons de série B américain des années 70-80. Ces feuilletons à rallonge sont, en fait, un énorme plagiat des « liaisons dangereuses ». Les mecs des States n’ont eu qu’à se baisser pour écrire leur scénarios à la con de soap opera. Résumé :

Le vicomte de Valmont est amoureux de la marquise de Merteuil. Il a vingt-cinq ans, il est dans la force de l’âge. Sa conception du monde, au-delà de l’oisiveté que lui confère sa noblesse, veut qu’il ratisse ce qui est de sexe féminin, de préférence de nature pilopubienne.

La marquise de Merteuil est une femme de trente-cinq, quarante ans. Elle est veuve.

Le mariage à l’époque est une affaire de famille. Les parents d’une fille cherchaient avant tout un bon parti pour s’assurer leurs arrières, et se foutaient pas mal de savoir si le mari pouvait plaire à leur fille. Tant qu’il était plein aux as et accessoirement doté d’une bonne situation pour leur assurer les arrières, ça allait. Du coup, les parents de la Merteuil lui avaient choisi un vieux crouton avec des terres et du fric. Le bonheur.

Cécile de Volanges est une fille d’une quinzaine d’années. Elle sort du couvent où sa mère pieuse et stricte a eu l’ingénieuse idée de la placer. L’éducation des enfants de bonne famille se faisait alors par les préceptes des pieux. La chérie apprendra vite l’éducation du pieu.

Le chevalier Danceny est un vieil adolescent appartenant à l’ordre de Malte. Comme beaucoup de ces gens, il est peu fortuné mais noble. Il est doué d’une grande moralité. Et comme tout chevalier, il a une vision stricte et étroite de la loyauté, le tout assorti d’une grande naïveté. Il porte à ses idéaux une grande attention et à ses basses idées une ignorance digne de celle d’un enfant pour l’influence de l’art tchéchène dans la répression de l’amour à Grozny.

La présidente de Tourvel est une jeune minaude d’une vingtaine d’années. Elle est d’apparence heureuse dans son couple. Sa vie est régie par excessivement beaucoup de principes, l’essentiel lui étant dicté par un livre antique relatant la vie d’un chevelu et de ses comparses qui devaient être tombés sur un coin à champignons tip-top, du genre de ceux qui font vriller les neurones à défaut des papilles. Bref elle adorait ce livre et les personnes qui se déclaraient l’enseigner. Ces personnes n’avaient pas retrouvé le coin à champignons et ils étaient forcément moins drôles se prenant même très au sérieux. Les principes sont faits pour être dévoyés.

Voilà pour les principaux personnages. L’histoire rend compte d’un Valmont (je vais supprimer les titres, 1789 aurait mieux fait de couper les titres et les particules en même temps que les têtes) assez dragueur et polisson, et d’une Merteuil ne supportant pas la condition de ces contemporaines. Une Femen avant l’heure pour les venger toutes.

La base de l’histoire est que la Merteuil apprend le mariage forcé à un riche vieillard de la prude Volanges sortie fraîchement du couvent. Pour Merteuil, il est insupportable que cette jeune fille ait la corde au cou en même temps que la bague au doigt.

Elle demande alors à Valmont de bien vouloir séduire la Volanges pour lui faire perdre raison. Quelles que soient les conséquences de cette aventure, la Merteuil ne veut surtout pas gâcher l’avenir de la gamine par une alliance à un grabataire. Il faut la salir pour la préserver.

En retour de ce sacrifice coïtal, la Merteuil propose de s’offrir gentiment à Valmont. Cette perspective enflamme les correspondances entre nos deux tordus. Pour autant, Valmont ne veut pas faire de deal. Il préfère la Tourvel qu’il l’a rencontrée tantôt. Il aime le challenge Valmont, c’est un téméraire. La facilité le fatigue. Provoquer l’amour à une vierge de 15 ans ne lui provoque aucun frisson. Alors qu’une femme qui se dit satisfaite de son couple…

Pour éviter de se sauter l’ado, Valmont trouve sur son chemin Danceny. Et il propose à Danceny d’aller séduire la Volanges. Chose qu’il accepte. Tu m’étonnes.

À défaut de lui apprendre la flûte, Danceny donn des cours de harpe à la petite Volanges. BOOM ! Nouvelle correspondance qui vient percuter les autres.

Dans le même temps, Valmont s’arrange pour correspondre avec Tourvel. Il se fait plutôt éconduire dans les premiers temps mais c’est un obstiné, notre Valmont.

Ce serait d’ailleurs à notre cher Valmont que l’on doit la réplique culte : 

« La marquise de Pompadour je l’ai baisée, la comtesse de Montmirail je l’ai baisée, la duchesse d’Aquitaine je l’ai baisée et Madame la Présidente de Tourvel elle veut pas que je la baise. »

La Merteuil continue ses affaires de son côté, en parallèle. Elle pratique la ruse auprès des hommes pour les séduire pour les laisser ensuite sur la béquille, surtout si celle-ci n’est pas ferme. Elle aime rendre ridicule les hommes qui pensent la séduire avec un chèque ou un château.

Ce jeu trouble présente pourtant un revers. Merteuil sent que Valmont la délaisse un peu pour Tourvel. Ca l’enrage. Elle lui prépare donc un coup dont elle a le secret.

Valmont qui ne voit rien venir, prend les choses en main et arrange le coup entre Danceny et Volanges. En effet, Danceny, tout chevalier qu’il est arrive plutôt avec son bouclier qu’avec son épée alors que la Volanges voudrait bien qu’il sorte son épée de temps en temps.

Valmont va donc écrire les lettres à la Volanges à la place de Danceny. Mais comme il se sent largement perdu dans sa relation avec Tourvel, il écrit des choses pas très belle à Volanges sous la plume de Danceny. Et il en profite pour aller consoler Volanges de son amour perdu, la déflorant au passage comme ça, par ruse. Quelques années plus tard, ça s’appellera un viol. Mais au XVIIIè siècle, entre gens de la bonne société, on ne s’embarrasse pas de ces considérations propres au commun. Beurk !

Valmont, qui s’est violé sa petite ado parvient ensuite à se taper la Tourvel. Conquise, elle s’abandonne à Valmont. Ses principes, sa bible et son missel sont bons pour les orties.

Merteuil, délaissée, faute gravement en ridiculisant un homme publiquement et en l’impliquant dans une affaire de mœurs dont il est complètement étranger. L’homme est banni de la bonne société. Merteuil, fourbe, continue de cacher sa vraie nature. La préservation de l’excellente moralité et de la réputation au sein des siennes avant tout.

On s’emmerde.

Pourtant, 400 pages plus tard, coup de théâtre !

Merteuil et Valmont se fâchent gravement. Ils se reprochent mutuellement tout et surtout l’attitude destructrice qu’ils ont vis-à-vis des autres.

Par vengeance, Merteuil raconte à Danceny tout des complots copulatoires menés par Valmont. En bon chevalier, Danceny n’a plus d’autre choix que de laver son honneur d’homme abusé en défiant Valmont qu’il sait responsable de son trouble.

Danceny tue Valmont. Et Valmont, agonisant, donne toute la correspondance entre lui et Merteuil à ce même Danceny.

Notre chevalier découvre la fourberie de la Merteuil. Blessé, il s’en ouvre à l’intéressée et se venge d’elle. La supercherie de ses agissements est déclarée en public devant toute la haute société de l’époque. Merteuil pleure sa chute et à chaudes larmes perdant ainsi toute la pouponnerie de son visage. Le public découvre alors la petite vérole sur sa joue. Tout le monde s’écrie alors « Ta mouche, Merteuil ». Réplique qui sera reprise par un trio de comiques X.

Merteuil percluse de honte se réfugie en Hollande. Elle y crée la première maison close d’Amsterdam.

Tourvel meurt de chagrin.

Volanges, enceinte jusqu’au cou, décide de rentrer au couvent.

Danceny retourne à Malte.

Voilà pour ce qui est de cette histoire où la chose la plus intéressante reste quand même l’exil de Merteuil à Amsterdam.

En lisant ce livre (il est libre de droit, vous pouvez donc le télécharger), on comprend que les Santa-Barbara, Feux de l’amour ou autres n’ont repris que la trame de ce livre.

Les liaisons dangereuses se composent de plus de cent soixante-dix lettres sans réelle action. Tout est décrit en creux. Ne comptez même pas avoir un début d’excitation, aucune scène de libertinage n’est décrite.

Pour vous amuser, remplacez les protagonistes du livre par des Dylan, Jack, Samantha, Kimberley ou autres prénoms de série B et vous avez un bon scénario que vous pouvez envoyer de suite à la Fox. Votre fortune est faite.

On se rend compte également à la lecture de cette merveille de la littérature que les applications mobiles de messagerie instantanées n’ont rien inventé. Les lettres du livre sont envoyées et reçues avec la célérité de l’époque. Pendant le siècle des Lumières, la fibre n’était pas optique mais musculaire dans la transmission de ses transports (tous confondus).

A notre époque, l’histoire serait réglée en messages de 140 caractères et en une journée, nettoyage kleenex inclus.

Bien qu’ennuyeux dans la lecture, on ne peut que saluer sa structure et sa conception. Les lettres mises bout à bout permettent de construire une histoire à tiroir qui n’est pas commode de comprendre sans recul. Ce cher Choderlos de Laclos a inventé tout un style littéraire où l’intérêt n’est pas de raconter mais de concevoir un écrit faisant réfléchir son lecteur.

Il fût également l’auteur d’un autre bouquin méconnu que nos amis phallocrates doivent vomir « De l’éducation des femmes ». Ce livre n’est que l’aboutissement d’une conception assez révolutionnaire pour l’époque et exprimée entre les lignes dans « Les liaisons dangereuses » : l’égalité Femme – Homme

Loin d’être un livre palpitant, « Les liaisons dangereuses » sont tout de même une source d’inspiration pour certains et de pognon pour d’autres. Trois siècles plus tard, les uns s’en servent pour justifier l’égalité et les autres pour reprendre l’histoire en y ajoutant un peu de sel.